Blog cinéma d'utilité publique

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Obligatoire de 7 à 77 ans

lundi 16 mars 2015

CAT BALLOU (1965) DE ELLIOT SILVERSTEIN - LA CRITIQUE (EXPRESS)


Il existe autour de CAT BALLOU, ce western semi-parodique qui fut le premier long-métrage de Elliot SIlverstein (jusqu'alors téléaste solide, pour TWILIGHT ZONE et NAKED CITY notamment), un culte un peu insensé. Le très sérieux American FIlm Institute l'a ainsi placé en dixième position sur la liste des dix meilleurs westerns de tous les temps et en cinquantième position sur sa liste des cent meilleurs comédies, sans compter des nominations pour toutes ses autres prestigieuses listes. Les Oscars lui ont fait l'honneur de quatre nominations et Lee Marvin fut récompensé pour son (double) rôle avec une statuette dorée. Enfin, les frères Farelly et l'acteur Bryan Cranston ne manquent jamais une occasion de citer leur amour pour ce film qu'ils citent comme une référence majeure. Rien que ça !
Autant écorner le mythe tout de suite, CAT BALLOU, bien que très sympathique, ne mérite pas vraiment tous ces honneurs et cette réputation flatteuse. Réalisé avec une envie sincère de bousculer les codes du western, un genre alors jugé comme ronronnant et en perte de vitesse, CAT BALLOU n'arrive jamais vraiment à se positionner dans son humour. Burlesque, parodie, screwball, comédie romantique ? Le film essaie un peu tout sans choisir une bonne fois pour toute, alternant la franche drôlerie (le bal du début qui vire à la baston générale) et le nettement plus embarrassant (Lee Marvin, rond comme une queue de pelle sur son cheval, poursuivie par des hommes de loi dans une cavalcade en accéléré, à la façon du cinéma muet). Quant à la mise en scène, elle reste très pantouflarde, n'offrant rien de bien excitant à se mettre sous la dent. C'est très soigné, mais sans éclat et loin d'être mémorable. Un comble pour un film qui voudrait bousculer les conventions. Tout ça pour ça !
Le véritable charme du film et le plaisir que l'on y prend se trouvent ailleurs. Non pas dans le numéro de cabotinage moyennement appréciable de Lee Marvin, mais plutôt dans la prestation énergique, sensuelle et forte de Jane Fonda. L'actrice fait des merveilles en incarnant cette héroïne féministe et séduisante en diable. Elle est l'âme du film, son meilleur atout et la raison évidente de sa pérennité dans le coeur de beaucoup de cinéphiles. N'oublions pas non plus le duo Michael Callan/Dwayne Hickman, leur timing comique impeccable étant à l'origine de la majorité des rires que ce drôle de western parvient à nous arracher.   

Alan Wilson

lundi 9 mars 2015

TUSK (2014) DE KEVIN SMITH - LA CRITIQUE (EXPRESS)


Sacré Kevin Smith ! Il faut accorder au bavard du New Jersey une sacrée dose de courage pour avoir conçu et mené à bien cette péloche atypique, malsaine et décalée.
TUSK raconte l'histoire de Wallace Bryton (Justin Long, qui n'a pas été aussi bon depuis JEEPERS CREEPERS), un podcasteur arrogant et cynique qui se rend au Canada pour rencontrer le dernier sujet de ses moqueries en ligne, un adolescent qui s'est coupé la jambe en jouant avec un katana (!). Mais, une fois sur place, l'interview tombe à l'eau. Coup de bol, une annonce découverte dans les toilettes d'un bar local le met sur la piste d'un certain Howard Howe (Michael Parks, égal à lui-même c'est-à-dire génial), un vieux solitaire qui se dit aventurier et prêt à raconter son incroyable histoire à quiconque voudra bien le rencontrer. Ce que Wallace ignore, c'est que le bonhomme en question a le projet secret de kidnapper, de mutiler puis de transformer son interlocuteur en ... morse. 
Oui, vous avez bien lu.
Après RED STATE et sa congrégation de fanatiques religieux meurtriers, Kevin Smith récidive dans l'horreur et poursuit sa plongée dans la folie humaine. Si, sur la forme, le réalisateur de CLERKS et MEPRISE MULTIPLE se montre toujours aussi conscient de ses limites et privilégie la simplicité, son sens du dialogue (acéré) et de la narration (remarquable) forcent le respect. Les trentes premières minutes constituent un véritable modèle d'exposition et de tension larvée. Sitôt le héros plongé dans un calvaire sans fin, TUSK évite intelligemment l'écueil du torture-porn qui lui pendait au nez pour épouser la claustrophobie old-school d'un huit-clos psychologique ... avant de changer à nouveau de direction. Et ainsi de suite. TUSK est un film gigogne, qui, sans jamais se dérober vis-à-vis de son pitch casse-gueule (vous vouliez voir un homme transformé en morse, vous serez servis !), n'hésite pas à brasser les genres (comédie, thriller, horreur, romance tragique) pour mieux surprendre son public. Mais le procédé, cohérent sur la durée, rencontre malheureusement un obstacle de taille en la personne de Johnny Depp, moyennement drôle et jamais crédible dans son rôle d'inspecteur québécois timbré. L'absurdité trop appuyée de son personnage, si elle s'intègre à la folie de l'ensemble, nuit pourtant énormément à l'intensité du drame qui se joue. Ainsi, la conclusion du film, pourtant très proche de celle de LA MOUCHE version Cronenberg, ainsi que de sa suite signée Chris Wallas (une très belle double-référence), peine à atteindre le sommet d'émotion voulu et nécessaire. Un défaut réel mais qui n'entame en rien la radicalité du propos et la sincérité de la démarche. Kevin Smith n'est peut-être pas un grand cinéaste mais il a une voix bien à lui. Et des couilles aussi. Une grosse paire de couilles. Ce qui est de plus en plus rare, non ?

Alan Wilson

      

dimanche 8 mars 2015

PREMIERS PAS : GEORGE LUCAS, GUILLERMO DEL TORO, JAMES CAMERON, STANLEY KUBRICK

Quoi de plus amusant que de profiter d'un après-midi de farniente pour jouer les archéologues et découvrir les premiers efforts de cinéastes renommés ? Youtube aidant, je suis donc parti en quête d'une poignée de courts-métrages et d'un long plutôt rare, le FEAR & DESIRE de Stanley Kubrick. Passage en revue ...


On commence avec FREIHEIT de George Lucas, réalisé en 1966. Le titre signifie liberté (pour les non-germanophones) et suit, sur trois courtes minutes et en noir et blanc, la tentative d'un jeune étudiant désespéré (joué par le futur cinéaste Randal Kleiser) pour traverser une frontière. Finalement abattu par un soldat, il agonise en ressassant son idéal de liberté. Presque totalement muet et assez anodin, le court fait tout de même preuve d'un joli sens du découpage et du suspense. Le thème exploré, le besoin de liberté, deviendra une constante dans l’œuvre à venir du barbu de Modesto.   


GEOMETRIA, librement adapté de la nouvelle NATURALLY de Fredric Brown par le mexicain Guillermo Del Toro, joue déjà dans une catégorie supérieure. Un jeune homme grondé par sa marâtre de mère pour avoir échoué à son examen de géométrie tente d'invoquer un démon qui lui donnerait la possibilité de ne plus jamais échouer dans ses études. Rien, évidemment, ne va se passer comme prévu. Les références abondent (EVIL DEAD, Mario Bava, L'EXORCISTE, ZOMBIE) dans ce court-métrage sorti tout droit d'un EC Comics. Éclairages baroques, violence cartoonesque et humour noir font bon ménage. Seuls les acteurs font un peu de peine à voir, leur amateurisme crevant les yeux. Il n'empêche que ce court-métrage aurait sûrement pu avoir sa place au sein d'une anthologie à la façon du CREEPSHOW de George A. Romero et Stephen King. A noter que deux montages de GEOMETRIA existent, le plus court faisant partie des bonus de l'édition blu-ray Criterion de CRONOS.


Visible dans des conditions médiocres digne d'une vhs en fin de vie, l'ambitieux XENOGENESIS de James Cameron est un drôle d'objet, clairement inachevé mais pourtant annonciateur des long-métrages à venir. Dans les entrailles d'un gigantesque vaisseau, un homme et une femme font face à une sentinelle robotique particulièrement coriace, dans un déluge d'images que l'on retrouvera dans TERMINATOR, ALIENS, ABYSS et même AVATAR. Et, comme dans ces films, une histoire d'amour est au cœur du drame qui se joue. Passé un prologue dessiné prometteur, Cameron transforme son rachitique budget en tour de force technique, preuve de son savoir-faire et de sa maîtrise. Il est simplement dommage que l'histoire se termine en queue de poisson, abruptement. Manque de budget, manque de temps, envie de se tourner vers d'autres projets ? Je l'ignore, mais gageons qu'il s'agit sans doute un peu des trois. Au générique, on retrouve William Wisher Jr, co-scénariste de TERMINATOR 2, et Bernard Hermann signe le score, rien que ça ! Frustrant (on aimerait vraiment savoir comment ça se termine) mais indispensable.  



On termine avec la pièce de résistance, FEAR & DESIRE (1953), le premier long-métrage de Stanley Kubrick, resté longtemps inédit et même un temps considéré comme perdu avant qu'une restauration et une sortie en vidéo en 2012 ne le rende enfin visible un peu partout dans le monde. Kubrick, on le sait, était mécontent du résultat. Avait-il tort ? Non, pas tout à fait, il faut bien l'avouer. Sans être honteuses, les 62 minutes de cette allégorie guerrière ne tiennent pas la comparaison avec les œuvres qui suivront. Si la photographie, le découpage, le rythme et l'ambiance portent de toute évidence la marque du réalisateur de LOLITA et des SENTIERS DE LA GLOIRE, le scénario et la direction d'acteurs ne sont pas loin d'être catastrophiques. Ce qui aurait pu devenir un bon épisode de TWILIGHT ZONE (on nage souvent en plein fantastique, ce qui n'est pas pour me déplaire) souffre d'une écriture nébuleuse et prétentieuse (ah ! ce jeune trouffion qui devient fou et récite du Shakespeare, pitié !), maladroite dans son acharnement à surligner ce qui se passe à l'écran. Quant aux acteurs, leurs prestations oscillent entre la transparence et le cabotinage embarrassant. L'intérêt de FEAR & DESIRE est donc purement technique.

Alan Wilson   

samedi 7 mars 2015

A ARMES EGALES / G.I. JANE (1997) DE RIDLEY SCOTT - LA CRITIQUE (EXPRESS)


G.I. JANE est vraiment un film ... bizarre. Loin d'être mauvais, mais pas tout à fait bon non plus. Un film de mecs voulue par une femme. Mais rembobinons un peu. Nous sommes en 1997 et Demi Moore est une star qui cherche à se distinguer férocement de ses consoeurs d'Hollywood. En résulte G.I. JANE, un boot-camp movie (sous-genre du film de guerre se concentrant sur l'entraînement des futurs bidasses et popularisé par des classiques comme FULL METAL JACKET ou HEARTBREAK RIDGE) dans lequel l'actrice et productrice donne beaucoup d'elle-même, prouvant ainsi qu'elle peut endosser des rôles aussi physiques que ceux que l'on propose généralement à des hommes. Ce qui est le propos même du film, puisque la belle Demi y joue une femme s'engageant dans un programme d'entraînement pour les Navy Seals, histoire de prouver qu'elle peut réussir une épreuve à priori réservée aux hommes. On ne peut pas faire plus évident. Et le scénario ne fait pas dans la subtilité en reprenant tous les poncifs du genre. L'officier vachard (un Viggo Mortensen charismatique à souhait), l'hostilité des compagnons d'armes qui va virer au respect et à la fraternisation, l'épreuve du feu en guise d'examen final, tout y est.
C'est en matière de mise en scène que G.I. JANE trouve son identité. A la barre, le général Sir Ridley Scott transforme le véhicule pour star en véritable hommage au cinéma de ... Tony Scott, son propre frère. Il en imite l'énergie, le rythme, l'agressivité. Autel à la gloire cinégénique de Demi Moore, G.I. JANE reprend à son compte les codes stylistiques de TOP GUN et JOURS DE TONNERRE, autels à la gloire cinégénique de Tom Cruise. A un point tel que les trois films pourraient former une trilogie officieuse. Aucune surprise à l'horizon donc, et le plaisir que l'on en retire est purement ... viril. Un vrai concours de mâchoires carrées, de répliques bad-ass ("Suck my dick !") et de grosses pétoires fièrement exhibées. Comme dirait l'autre, c'est du brutal. Et on ne peut qu'applaudir le courage de Demi Moore, splendide amazone au crane râsée. Filmée avec un fétichisme jouissif et un goût certain, l'actrice livre une prestation atomique. Il est en revanche regrettable que le climax soit aussi raté, la faute à un parti-pris incompréhensible. Pour nous faire ressentir "physiquement" le chaos d'une fusillade, Ridley Scott choisit d'accompagner chaque rafale de tir de zooms avant/arrière frénétiques qui foutent la gerbe. L'effet est disgracieux au possible. On remerciera le cinéaste de ne plus jamais y avoir eu recours par la suite. Mais le mal est fait et G.I. JANE ne se conclut pas sur la plus positive des impressions. Heureusement que les 80 minutes précédentes ont méchamment de la gueule.  

Alan Wilson     
   

vendredi 6 mars 2015

LAST DAYS OF SUMMER / LABOR DAY (2013) DE JASON REITMAN - LA CRITIQUE (EXPRESS)



Je passe aux aveux, LABOR DAY est le premier film de Jason Reitman que je voie. THANK YOU FOR SMOKING, JUNO, UP IN THE AIR, YOUNG ADULT, pas vu. Un peu par fainéantise, beaucoup par manque d'intérêt. Je finirai par les voir, mais, en attendant, je suis heureux d'avoir abordé la filmographie de ce fils de (Ivan Reitman, le réal de GHOSTBUSTERS, mais vous le saviez déjà) par ce que je crois être le bon bout.
Adaptation d'un roman de Joyce Maynard (également l'auteure de TO DIE FOR, réalisé par Gus Van Sant), LABOR DAY n'est peut-être pas un chef d'oeuvre mais, et c'est suffisamment rare pour le souligner, c'est un beau film. Une histoire d'amour simple et touchante, avec une touche de sensualité presque enivrante. Une plaie que le scénario ne soit pas à la hauteur (trop de voix-off pas franchement utile, de personnages secondaires anecdotiques et des situations pas toujours crédibles).
Ce sont les acteurs qui emportent le morceau et apportent au film tout son charme. Le couple formé par Kate Winslet et Josh Brolin irradie littéralement. Dès leur rencontre, la tension sexuelle monte de plusieurs crans, baignant dans la moiteur de l'été. Magnifique et charnelle, la photographie d'Eric Steelberg pourrait presque nous faire ressentir la moindre goutte de sueur perlant du front des acteurs. Un bel exploit, surtout que le film ne contient aucune scène de sexe à proprement parler, préférant tout miser sur la suggestion, les regards et les sentiments. La simplicité de l'amour sans en faire des caisses. Cerise sur le gâteau, en situant son intrigue à la fin des années 80, le film de Jason Reitman évoque sans forcer la nostalgie les années Amblin, notamment lors d'une très belle scène où le couple vedette lézardent tendrement dans le canapé en matant la fin de RENCONTRES DU TROISIEME TYPE. Une certaine idée du bonheur.

Alan Wilson 

 

LE DERNIER LOUP / WOLF TOTEM (2015) DE JEAN-JACQUES ANNAUD - LA CRITIQUE




C'est un fait, Jean-Jacques Annaud ne renoncera jamais à son goût pour les défis cinématographiques les plus complexes. C'est ce qui fait sa force. C'est ce qui le pousse à continuer. Adaptation d'un best-seller chinois controversé (LE TOTEM DU LOUP, de Jiang Rong, longtemps vendu sous le manteau), LE DERNIER LOUP est d'ailleurs le pari le plus fou que le cinéaste français ait jamais eu à relever.
L'histoire qui nous est ici contée est celle de Chen Zen, jeune étudiant chinois de Pékin envoyé avec un ami en Mongolie intérieure pour passer deux années en compagnie d'une tribu de nomades. Le régime de Mao en est à ses débuts, la Révolution Culturelle bat son plein et la tâche confiée aux deux jeunes hommes est d'asurer l'éducation moderne de populations vivants encore dans le passé. Fasciné par la spiritualité des Mongols et les loups, vénérés comme des esprits, Chen Zen gagne vite le respect du patriarche local. Pourtant, sa décision de capturer et d'élever un louveteau menace l'équilibre des relations entre les hommes et les loups. Un équilibre déjà fragilisé par les braconniers et la modernisation forcenée de l'agriculture voulue par le Régime. 
En 1997, SEPT ANS AU TIBET, un film narrant la relation entre l'alpiniste autrichien Heinrich Harrer et le Dalaï Lama entre 1944 et 1951, avait conduit la Chine à déclarer Jean-Jacques Annaud (mais aussi les acteurs Brad Pitt et David Thewlis) personna non grata sur le territoire chinois. Après le divorce, la réconciliation, puisque LE DERNIER LOUP est une production chinoise. Un gros budget confié à un cinéaste jadis banni et aujourd'hui courtisé. LE DERNIER LOUP serait-il une sorte de mea culpa de la part d'Annaud, une oeuvre consensuelle à la gloire du Parti Communiste Chinois ? Mettons immédiatement fin à une quelconque polémique, LE DERNIER LOUP n'est rien de tout ça. S'il n'épargne pas le régime de Mao et les conséquences ici désastreuses de sa politique de modernisation, ce n'est pas un film politique. C'est une fable humaniste et écologiste. Néanmoins, la question restant légitime, pourquoi diantre les chinois ont-ils fait appel aux services d'un artiste dont ils ne voulaient même plus entendre parler ? La réponse est simple : par pragmatisme. L'OURS et DEUX FRERES font de Annaud le choix idéal pour un tournage avec des animaux sauvages. Il a déjà réussi autrefois et il est le seul à pouvoir y parvenir encore. Pragmatisme, les amis. 
LE DERNIER LOUP n'est pas une fresque animalière comme les autres. Ce n'est pas un film béat et l'anthropomorphisme des loups (un cliché pour ne pas s'aliéner le public) n'a pas lieu d'être. C'est un film à la fois plus rude (ami des bêtes, soyez prévenus, les loups se font dézinguer par dizaines et c'est assez violent) et plus spirituel que tous ses aînés. La steppe, théâtre de la violence des hommes et des animaux, est constamment filmée en harmonie avec le ciel, royaume des esprits où les nuages semblent vivants. Il n'y a jamais d'opposition entre le ciel et la terre dans LE DERNIER LOUP. L'équilibre et l'importance de celui-ci est au coeur même des tragédies que vivent les personnages, humains ou non. C'est sur ce point précis que le film de Jean-Jacques Annaud est une belle réussite. La caméra parvient à faire "vivre" son décor comme rarement et imprime des images prodigieuses. Le style évoque l'élégance classique de David Lean (une inspiration fréquente chez Annaud, qui lui rendait déjà hommage dans son inégal OR NOIR) mais les techniques utlisées (numérique et 3D) sont à la pointe du progrès. Plastiquement, LE DERNIER LOUP est d'une évidence et d'une cohérence totale. On en prend plein les mirettes et on en redemande. 
Véritables stars du métrage, les loups ont aussi fait l'objet d'une attention toute particulière. L'implication et surtout la patience ont permis d'obtenir des miracles. Annaud souhaitait que tous les loups du film soient considérés comme des acteurs à part entière, chacun ayant un personnage bien précis à "interpréter". Le résultat est, là aussi, phénoménal. La caractérisation des différents membres de la meute est à la fois subtile et puissante. Ils inspirent au cinéaste des morceaux de bravoure à même de traumatiser durablement les plus blasés des cinéphiles. Nous en retiendrons au moins trois. Le premier, vu dans de nombreuses bandes annonces et vanté non sans fierté par Annaud lui-même lors de la promotion, voit la meute de loups lancé un raid vengeur contre les centaines de chevaux que l'Etat a confié aux Mongols. L'attaque se déroule de nuit en pleine tempête de neige et tient du jamais vu, alternant avec fluidité plans larges chorégraphiés avec soin et cadrages serrés chaotiques. Une autre scène voit les loups affamés déployer des trésors de stratègie pour pénétrer dans un enclos aux murs élevés, rempli de moutons. Enfin, le climax, longue battue menée pour exterminer la meute, évoque carrément LE DERNIER DES MOHICANS en mettant en évidence la noblesse désespérée du loup. Opératique et poignant. Le tout, magnifié par le score superbe de James Horner sous perfusion du John Barry de DANCES WITH WOLVES et OUT OF AFRICA.
Là où le film se casse en revanche un peu la gueule, c'est sur sa partie "humaine". Il est en effet dommage qu'Annaud ne sache pas trop quoi faire de ses autres personnages. S'il parvient à leur conférer une épaisseur certaine, le talent des interprètes y étant pour beaucoup, le traitement est trop déséquilibré et certains personnages sont maladroitement abandonnés en cours de récit. Le compagnon du héros et le personnage féminin principal en font notamment les frais. Le premier est de moins en moins présent au fil de l'histoire tandis que la seconde ne se révèle que trop tardivement. Plus grave encore, Chen Zen, pourtant le vecteur d'identification principal, peine à intéresser. Trop passif, il n'agit que pour se planter et il devient très difficile de s'attacher à lui ou de lui trouver des circonstances atténuantes. Autre bourde, le patriarche des Mongols, personnage pourtant primordial, vire bêtement au cliché ennuyeux dans le dernier acte. Pas vraiment glorieux. L'équilibre voulu partout ailleurs ne s'applique pas aux hommes, moins bien servi que leurs partenaires à quatre pattes. On pourra dire que c'est voulu, les hommes étant la cause principale des tragédies qui leur tombe sur le coin de la gueule. Il n'empêchent que l'on se dit, à de nombreuses reprises, que sans eux le film serait sûrement plus réussi. Par un manque de rigueur narrative assez surprenant, ils deviennent les seconds rôles d'une histoire qui est pourtant aussi la leur.
Jean-Jacques Annaud rate le chef d'oeuvre de peu, mais offre son meilleur film depuis STALINGRAD et affirme, à 71 ans passés, un talent et une vitalité faisant cruellement défaut à tant de jeunes cinéastes français. 

Alan Wilson  

samedi 28 février 2015

LA PROMESSE D'UNE VIE / THE WATER DIVINER (2014) DE RUSSELL CROWE - LA CRITIQUE (EXPRESS)

Bon ben le pitch et le trailer nous auront bien vendu ce qui nous attendais :
C’est LEGENDS OF THE FALL meet GALLIPOLI, en moins définitif c’est certain, mais pour une première réalisation, Crowe affiche des ambitions et un cinéma aux valeurs proche de ce que Costner et Gibson nous avait offert par le passé.


Une fresque guerrière aussi humaniste que tragique, violente et passionnelle. Une aventure épique au souffle romanesque résolument old fashion (avec la forme qui va avec) un sublime classicisme formel presque expressionniste, photo Leanesque a tomber, scope immense, coucher de soleil et cadrage façon carte postal.
Crowe dans un rôle très touchant, subtil, où son charisme s’exprime à chaque tableau, propose même un regard nouveau sur un conflit souvent montré du même point de vue. THE WATER DIVINER est un peu à Gallipoli ce que LETTER FROM IWO-JIMA était à FLAGS OF OUR FATHERS, doublement historique donc. Mais la parenté avec le film de son compatriote Peter Weir ne s’arrête pas juste la, évidemment, car, ici, la narration est équilibrée avec en toile de fond une reconstitution factuelle réaliste, détaillée et précise. Mais vécue par de purs figures de littérature limite mythologique (la place que les lectures de papa Crowe lisait a ces fils dans le récit n’est pas anodine).
Les relations fraternelles et cette amour paternel, valeur familiale de soutien, font évidemment penser aux frères Ludlow de LEGENDS OF THE FALL, la dramaturgie et l'intensité des émotions renvoient au film de Zwick, partageant ainsi une certaine charte visuelle allant dans ce sens. Dommage, justement, que les somptueux flash-back sur leur enfance très Fordienne soit précipités, comme tout le métrage. 1h50, c’est trop étriqué pour une telle fresque.
Il manque pas mal de scènes qu’on aurait cruellement voulu voir, comme le départ des trois frères pour la guerre, plus de clarté et de liens entre les scènes de guerre et la pseudo-révélation finale qui d’ailleurs manque d’intensité. Et même si le script fait preuve de grande finesse pour ce qui est de traiter du choc des cultures et les dilemmes du conflit, c’est un peu plus maladroit pour ce qui est de l’évolution du deuil et du trauma de papa Crowe (très bon point tout de même, on évite la love-story surlignée et on a à la place un truc bien plus mature, même si c’est pas finaud).
L’acteur turque qui tient tête a Russell Crowe est vraiment classe, dans la veine du Saladin du KINGDOM OF HEAVEN de Sir Ridley Scott (on sent que Crowe est allé à bonne école). Bref, voilà un excellent revival d’un style de cinéma quasiment disparu. Espérons que le film gagne en renommée a l’international et pousse Russell à retourner derrière la camera au plus vite !

Pierre Laporte